Anne-Cécile Orgerie : les data-centers mis à la diète

Prix et distinction Numérique

Les centres de données et de calcul assurent le stockage et le traitement des énormes flots d’information qui circulent sur la toile et au-delà. S’ils sont devenus incontournables, ces bâtiments remplis de serveurs consomment une importante quantité d’énergie que Anne-Cécile Orgerie s’efforce de réduire. Cette chargée de recherche CNRS à l’Institut de recherche en informatique et systèmes aléatoires (IRISA, CNRS/Université de Rennes 1/ENS Rennes/INSA Rennes/Université Bretagne-Sud/INRIA/IMT Atlantique) a obtenu la médaille de bronze 2020 du CNRS pour ses travaux d’optimisation de l’approvisionnement et des dépenses en électricité.

  • Quels sont vos domaines de recherche ?

Je m’intéresse à l’efficacité énergétique des systèmes distribués, c’est-à-dire aux ensembles informatiques qui sont répartis en plusieurs machines séparées, comme les serveurs. Indispensables aux réseaux de télécommunication et au stockage sur le cloud, les grands centres de données souffrent d’une empreinte environnementale importante, que je mesure et essaye de réduire en identifiant les sources de gaspillage. Ces appareils pâtissent d’une mauvaise proportionnalité énergétique : ils consomment même lorsqu’ils sont peu actifs, voire éteints.

Les énergies renouvelables sont de plus en plus souvent utilisées pour approvisionner les centres de données. Mais comme elles ne sont pas disponibles en continu, comme les éoliennes ou les panneaux solaires, j'optimise les réseaux afin de mieux répartir l’alimentation en électricité. Tous mes travaux passent en tout cas par des mesures, via des capteurs, et des modélisations avancées de la consommation énergétique.

 

  • Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de la recherche ?

J’ai un goût prononcé pour les matières scientifiques depuis très longtemps, mais j’ai réellement découvert la recherche, un peu par hasard, lors d’un stage en laboratoire en fin de licence à l’ENS de Lyon. J’y suivais le parcours non-fonctionnaire, puis j’y ai obtenu ma thèse en cotutelle avec le Laboratoire d’informatique du parallélisme (LIP, CNRS/INRIA/Université Claude Bernard/ENS Lyon).

Après une année de postdoctorat à Melbourne, j’ai été recrutée au CNRS, à l’IRISA de Rennes. Je connaissais déjà l’équipe, car une des chercheuses comptait parmi mon jury de thèse. J’y suis très contente, mais, comme je suis originaire de Toulouse, il m’a fallu un temps d’adaptation pour le climat [rires] !

 

  • À quoi ressemble votre environnement de travail ?

Le covid a pas mal changé les choses, car je fais moins de missions à l’étranger. Les collaborations sur le long terme sont cependant maintenues, comme la plateforme expérimentale GRID’5000, dont je suis responsable scientifique pour le site rennais. Elle regroupe des serveurs répartis entre huit sites français, reliés par des réseaux haut débit. Nous nous en servons pour différentes expériences de cloud computing, afin de voir l’impact du trafic et des utilisations sur la consommation énergétique, ainsi que préparer des réseaux électriques intelligents.

 

  • Quelles sont les perspectives de vos travaux ?

L’objectif est, très clairement, de réduire la consommation énergétique du monde du numérique. Je fais également attention aux effets de rebonds, pour ne pas tomber dans le piège où les améliorations inciteraient à solliciter davantage les serveurs plutôt que rester sur une approche de sobriété. De même, si on optimise un système sans prendre en compte le coût informatique pour réaliser et maintenir l’intervention, le bilan énergétique final ne sera pas forcément positif et on se sera alors démené pour pas grand-chose.

Ainsi, je participe à des opérations de médiation auprès des utilisateurs, qui forment un des principaux leviers, pour leur dire de ne pas laisser les ordinateurs et les box inutilisés allumés. Mes travaux d’optimisation peuvent également servir plus globalement à une meilleure intégration des énergies renouvelables, y compris en dehors des centres de données.

 

  • Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux jeunes générations ?

Je trouve dommage que l’on retrouve encore si peu de femmes en informatique, alors que cette filière est pourvoyeuse de plus en plus d’emploi. Les métiers disponibles sont nombreux, variés et ouverts à tous. Nous avons de grands défis à relever et nous avons besoin de tous les cerveaux, pas seulement une moitié. Je participe d’ailleurs régulièrement à des opérations de médiation en collège pour encourager les jeunes filles à se tourner vers l’informatique.