Patricia Abellan : percer les secrets des matériaux

Entretien Science et société Physique

A l’Institut des matériaux de Nantes Jean Rouxel (IMN, CNRS/Université de Nantes), Patricia Abellan met à profit ses compétences en microscopie électronique pour développer de nouvelles méthodes d’analyses de matériaux. Avec la plateforme expérimentale qu'elle est en train de développer, elle pourra bientôt étudier l’action des électrons du microscope sur les liquides. Pour lors, elle collabore avec de nombreux laboratoires pour développer des méthodes permettant d'accéder aux interfaces solide-liquide par microscopie électronique, ce qui permet d'étudier aussi bien des structures osseuses1 que les membranes de filtration pour la valorisation des microalgues.

  • 1Ces recherches ont été financées en tout ou partie, par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au titre du projet ANR VINCI -AAPG2020. Cette communication est réalisée et financée dans le cadre de l’appel à projet Sciences Avec et Pour la Société - Culture Scientifique Technique et Industrielle pour les projets JCJC et PPRC des appels à projets génériques 2020 (SAPS-CSTI-JCJ et PRC AAPG 20). 

  A l'occasion de la journée internationale des femmes et filles de sciences, le 11 février 2024, et jusqu'à la journée internationale des droits des femmes le 8 mars 2024, découvrez la diversité des recherches menées par les physiciennes au CNRS à travers une série d'entretiens. Cette opération est labellisée Année de la physique 2023-2024.

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Quel est votre parcours ?
Au lycée, de nombreux sujets m’intéressaient. Je voulais faire quelque chose qui me permette de continuer à apprendre le plus longtemps possible et la physique fut la matière qui me semblait la plus difficile en terminale. Et cela m’a poussé à persévérer dans ce domaine. Mais au début, mon goût pour les sciences n’était pas une vocation !

Je me suis spécialisée en microscopie électronique durant mon doctorat à Barcelone, en sciences des matériaux. L’objectif était d’obtenir la meilleure résolution possible pour visualiser les interfaces entre les matériaux. Les objets d’étude, comme des super-conducteurs, avaient des fonctionnalités qui dépendaient de défauts présents à l'échelle de l'atome, et donc invisibles sans microscope électronique. Investiguer avec cette technique s’apparente à résoudre des mystères, ce qui est très motivant.

Mes travaux post-doctoraux aux États-Unis m’ont permis d’étudier des environnements plus concrets comme les milieux liquides. Je me suis ensuite envolée au Royaume Uni pour un contrat en CDI au centre de recherche national de l’EPSRC2 pour la microscopie électronique avancée (SuperSTEM).

Au final, j’ai eu la chance en 2019 de revenir à l’Université, celle de Nantes, pour encadrer une petite équipe à l’IMN grâce au programme Junior NExT talent. Forte de mes expériences dans différents pays, j’ai pu travailler avec des méthodologies et des façons de faire différentes, ce qui était très enrichissant. Depuis 2020, je suis chargée de recherche au CNRS, à l’IMN.

Sur quoi travaillez-vous ?
Mon objectif est de développer de nouvelles méthodes pour étudier différents types de matériaux comme les liquides ou les matériaux sensibles aux électrons tels que les os.

Il est difficile de trouver des financements en recherche fondamentale, mais j’ai récemment décroché une bourse ERC Consolidator dans le cadre du projet DREAM-SWIM, qui débutera en juin 2024. Il mélangera plusieurs types de méthodologies comme la micro-absorption optique, la microscopie et la spectroscopie électroniques ou encore des méthodes issues de la radiochimie. J'ai la chance de pouvoir compter aussi sur les compétences complémentaires des membres de mon équipe à l’IMN en spectroscopie optique et en modélisation. Le but de ce projet est d’étudier l’action des électrons sur les liquides lorsqu’on utilise la microscopie électronique. Car pour l’instant, nous n’avons pas encore de moyens techniques pour le comprendre.

Mes compétences en microscopie électronique me permettent de travailler avec des laboratoires pointus pour des applications. Les thématiques sont diverses, par exemple sur l’os, en collaboration avec le laboratoire Regenerative Medicine and Skeleton3 à Nantes ou sur le fonctionnement des membranes de filtration des microalgues, avec le laboratoire Génie des procédés environnement - agroalimentaire4 à Saint-Nazaire.

Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans votre discipline ?
J’ai surtout remarqué la grande différence entre le nombre de femmes étudiantes, puis post-doctorantes et enfin en poste permanent. Leur proportion ne fait que baisser au fil de la carrière. Bien sûr, j’ai observé que ce décalage est encore plus prononcé aux États-Unis qu’en France.

Maintenant que je supervise moi-même de jeunes chercheurs, je pense que l’implication à la fois des encadrants et des étudiants peut aider à résoudre ce problème. En tant que superviseur, nous pourrions adapter la manière dont nous accompagnons les jeunes en fonction de leurs objectifs de carrière, mais certaines personnes ne les expriment pas de manière très ferme. Cela peut affecter les femmes en particulier. J'essaie de donner autant que possible des conseils sur ce que je ferais à leur place pour progresser dans leur parcours, quel que soit le niveau d'ambition qu'ils expriment. Pour les étudiants, il faut vraiment s’interroger sur les moyens possibles pour faire avancer sa carrière, et ne pas hésiter à contacter des chercheurs plus expérimentés pour obtenir des conseils.

Le devenir de la carrière des femmes qui ont des enfants, si elles sont la personne qui s'occupe principalement d'eux, est un autre sujet sur lequel on doit se pencher. Personnellement, j’ai un fils et je n’avais pas mesuré à quel point cela pouvait impacter une carrière. Dans le domaine de la recherche, de nombreuses ressources sont obtenues par concurrence et nous ne sommes pas compétitif de la même manière si l'on a beaucoup moins de temps à investir. Bien entendu, cela concernerait également des hommes et des femmes ayant de fortes responsabilités en dehors de leur travail. Pour trouver un équilibre, c’est important que chaque parent fasse sa part.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer à la jeune génération ?
D’essayer des choses. Souvent on a une idée très spécifique de notre parcours, mais il ne faut pas croire qu’il existe une trajectoire parfaite et les erreurs font partie de la recherche. Tout au long de mes études et de ma carrière, j’ai toujours fait des choix motivés par l’envie d’apprendre, et je pense que c’est important d’avoir une carrière en accord avec sa personnalité ou ses motivations. Il y a de nombreuses façons d'arriver à destination.
Bien sûr, il faut persévérer, s’accrocher. Parfois on a l’impression d’avoir fait une erreur qui va anéantir notre carrière mais qui finalement nous ouvre d’autres portes.

 

  • 2Engineering and Physical Sciences Research Council
  • 3Inserm/Nantes Université/Oniris Nantes
  • 4CNRS/Nantes Université/Oniris Nantes
© Nicolas Stephant

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Communication Bretagne et Pays de la Loire